En réussissant 2,21 m en 1977 à Riehen alors qu’il n’est que junior, Roland Dalhäuser est tout de suite considéré comme étant un futur grand du saut en hauteur. Il lui faut certes deux ans pour gagner un centimètre avec 2,22 m en 1979 à Zoug, mais c’est bien en 1980 qu’il explose véritablement au niveau mondial. En salle, il pulvérise son record avec 2,26 m lors des championnats d’Europe indoor à Sindelfingen, une performance qu’il réédite en fin de saison estivale à Tokyo, après avoir franchi deux fois 2,24 m à Eberstadt et à La Haye, ainsi que 2,25 m à Berne. À Moscou lors des Jeux Olympiques, le sauteur de Birsfelden décroche un magnifique diplôme olympique grâce à une très méritoire cinquième place avec 2,24 m. La saison suivante est encore plus fantastique avec une barre esquivée à 2,28 m à Macolin, puis avec une totale maîtrise du concours des championnats d’Europe indoor à Grenoble, où il passe à nouveau 2,28 m pour s’offrir le titre européen ! Le 7 juin 1981, à l’occasion du fameux meeting d’Eberstadt, Roland Dalhäuser est à son top niveau en réalisant une nouvelle fois 2,26 m, puis deux sauts de rêve avec 2,29 m et 2,31 m, pour une magnifique victoire sur tout le gratin mondial du saut en hauteur. Le record suisse vient de faire un bond de cinq centimètres d’un coup !
Les championnats d’Europe indoor de 1982 à Milan
Les principaux rendez-vous de la nouvelle star de l’athlétisme suisse en 1982 sont bien évidemment le meeting d’Eberstadt, mais surtout les championnats d’Europe en août à Athènes. Avant ces deux échéances en plein air, Roland Dalhäuser doit passer par la case des championnats d’Europe indoor à Milan, où il doit défendre son titre acquis l’année précédente à Grenoble.
Le niveau général du saut en hauteur en Europe a fait un bond incroyable en ce début de décennie des années ’80. Après les records du monde du Polonais Jacek Wszola et de l’Allemand de l’Ouest Dietmar Mögenburg à 2,35 m, puis l’avènement de l’Allemand de l’Est Gerd Wessig à Moscou avec le titre olympique assorti d’un record du monde à 2,36 m, les données sont simples : pour s’imposer dans un championnat, il faut désormais réaliser des sauts largement plus haut que 2,30 m, une barre considérée comme étant mythique il n’y a pourtant pas si longtemps que ça. Et le concours de saut en hauteur des championnats d’Europe indoor 1982 ne va pas faire exception. Alors que 2,28 m avaient suffi à Grenoble pour l’emporter, voilà qu’à Milan ils sont quatre sauteurs à tenter 2,32 m : le Polonais Janusz Trzepizur, très impressionnant à 2,28 m pour son deuxième saut de la journée, les Allemands de l’Ouest Dietmar Mögenburg et Gerd Nagel, toujours très compétitifs, ainsi que le p’tit Suisse Roland Dalhäuser, qui semble être dans une bonne forme, même s’il a dû s’y reprendre à deux fois pour passer 2,28 m. À 2,32 m donc, Trzepizur passe d’entrée et prend une belle option sur le titre européen. Dalhäuser est lui aussi magnifique puisqu’il franchit également cette barre de manière nette et sans bavure à sa deuxième tentative; il bat ainsi son record personnel en salle de quatre centimètres. Nagel manque ses trois essais, tandis que Mögenburg, après deux échecs, garde son ultime saut pour la hauteur suivante. On monte la barre désormais à 2,34 m et c’est le leader Trzepizur qui est le premier à s’élancer. Très facile jusqu’à présent le grand Polonais essuie son premier raté du jour. Roland Dalhäuser a par conséquent une occasion en or pour renverser la situation en sa faveur. S’il parvient à franchir ces 2,34 m à sa première tentative, le titre serait à coup sûr pour lui. Mais, stupeur dans les tribunes (et nous devant le petit écran…), Dalhäuser refuse la hauteur et conserve ses trois tentatives pour 2,36 m ! Erreur funeste, qu’on s’explique mal sur le moment. Pire, Mögenburg réussit son pari lors de son unique tentative en enroulant la barre de 2,34 m avec une félinité rare. L’Allemand prend la tête du concours, mais ils sont maintenant tous les trois face à une latte placée à 2,36 m, soit un centimètre de plus que le record du monde en salle. À cette altitude, l’oxygène commence à se faire rare et aucun des trois sauteurs ne se sent véritablement à l’aise, même si la dernière tentative de Dalhäuser vaut sans doute un 8 sur dix.
Dans cette partie de poker, Mögenburg a joué et gagné, alors que Trzepizur et surtout Dalhäuser – qui ont cru posséder les meilleures cartes – ont perdu leur mise à 2,36 m. Ce choix absolument incompréhensible du Bâlois d’avoir fait l’impasse à 2,34 m reste un mystère pour l’intéressé lui-même : «Mea culpa», se contente-t-il de répondre. En ne voyant que des nuages sur sa trajectoire, alors que se profilait une éclaircie superbe voire unique, il se serait donc trompé sur la situation exacte du concours à ce moment-là. Errare humanum est, certes; mais où était son coach à cet instant ? Au final, on ne va pas bouder notre plaisir d’applaudir comme il se doit cette médaille de bronze européenne acquise au terme d’un concours passionnant et d’une qualité rare. Franchement, un record suisse placé à 2,32 m, c’est quand même assez fantastique !
Ce coup de poker réalisé par erreur a malheureusement contrecarré les bons plans de Roland Dalhäuser et on ne saura jamais ce qu’il serait advenu à Milan s’il n’avait pas fait cette impasse à 2,34 m. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : Roland Dalhäuser méritait mieux que ce qui lui est arrivé lors de ces championnats d’Europe indoor.
PAB
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