De tout temps, les épidémies sont des révélateurs de la santé de la société : de son organisation et de sa psychologie collective. Les réactions médicales, médiatiques et politiques sont à méditer. L’émission d’Arrêt sur images du 20 mars dernier propose un intéressant point de la situation.
En décembre 1969, plus de 25’000 ( !) Français meurent en France des suites d’hémorragies pulmonaires dues à la « grippe de Hong Kong ». Dans le monde, plus d’un million de personnes perdent la vie des suites de cette même grippe. Pourtant, dans les journaux, on ne trouve que quelques articles dispersés çà et là d’une grippe saisonnière particulièrement féroce. Deux poids deux mesures en comparaison de ce que nous vivons aujourd’hui. Deux poids deux mesures qui en disent long sur l’évolution de notre société.
En 1968/1969, ça frappait tout le monde, les gens de tous les âges. Et tout le monde s’en fichait, ou presque. Arrêt sur images présente un extrait d’un journal télévisé – au ton joueur – de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) :
« -7°C pendant la nuit, vous sortez dans la rue, « atchoum », vous êtes grippés. Rassurez-vous, si on peut dire cela, vous n’êtes pas le seul : un Français sur 4 a la grippe. La maligne, on ne sait jamais si elle est espagnole ou de Hong-Kong. Ce qui est certain, c’est qu’elle vous laisse le temps de sortir votre mouchoir, de vous montrer dans l’autobus ou au bureau les yeux brillants, avant de vous clouer dans votre lit. Somme toute, après trois jours de grogs, d’aspirines et d’édredons bien chauds, cela n’est pas si désagréable. Si vous avez été épargnés jusqu’à maintenant, il vous reste encore le vaccin antigrippal. Pour autant qu’il en reste. »
Refus de la maladie et de la mort
Comment expliquer la différence de perception entre 1968/1969 et aujourd’hui ? L’historien Patrice Bourdelais relève avant tout un changement dans « la forme de sensibilité à la maladie et à la mort » dans notre société. Alors qu’aujourd’hui, les chiffres de mortalité liée au coronavirus sont très faibles, on fait extrêmement attention que l’épidémie ne se développe pas. Pourquoi ? « Les pouvoirs publics ont appris que leur responsabilité est très fortement engagée. Que s’ils s’en tirent très bien, c’est un surcroît de légitimité ; que sinon ça peut créer des problèmes supplémentaires en termes de gouvernance et de problèmes sociaux. » La crise mondiale liée au coronavirus proviendrait donc de la peur, de la part des gouvernants, de passer pour irresponsables et dévoilé comme illégitimes. Triste image du monde politique : sans idée, sans vision, qui cherche simplement, sinon à plaire à faire bonne figure.
Autres explications de l’indifférence médiatique d’il y a 50 ans : l’après mai 1968, la fin des Trente glorieuses, la multiplication des sujets nationaux et internationaux. « Avec cette grippe, bien qu’elle soit de Hong-Kong et mondiale, on n’a pas l’impression qu’elle puisse, dans l’idéologie du progrès dans laquelle on est, rendre les gens inquiets », note Bourdelais. Il y avait une espèce d’« insensibilité collective » pour la disparition des plus vulnérables.
Aujourd’hui, c’est au contraire « l’hyper-sensibilité » qui est de mise face à la pandémie de coronavirus, redoublée par les réseaux sociaux et les fils d’infos en continu. Au point qu’on sacrifie l’économie, le lien social, la santé psychique de la plupart pour la survie des plus fragiles. Pas sûr que ce soit un signe de bonne santé générale de notre société.
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